Mouly à chaux et à sable

Par Jean-Louis Lanoux

 

C’est à Domme, dont une comète alors parcourait le ciel, que j’ai appris la fin de Gaston Mouly, le vaillant sculpteur autodidacte. A Domme où je venais revoir la tombe de l’écrivain François Augérias. Je pensais que, peut-être, ils s’étaient croisés chez le peintre Bissière, dans ce Lot voisin auquel Mouly toujours était resté fidèle. Jusqu’à ce qu’il tombe, victime de la route. Emporté par la mort qui avait pris le 22 mars 1997 la forme d’un camion.

Avec Mouly, comme me l’écrit Bruno Montpied, “nous perdons une voix à l’accent bien sympathique, une musique roulante du Quercy paysan”... Elles ne pouvaient pas manquer de frapper les Parisiens qui lui rendaient visite. Gaston Mouly venait vers nous avec la main ouverte, au bout d’un bras trop long pour la robustesse pleine de rondeur de sa personne. Nul besoin d’être très observateur pour se rendre compte que cette main était, en fait, un outil parfaitement adapté à des fonctions diverses telles que gaieté, vitalité, aimable commerce. Sans oublier, car c’est tout un chez cet ancien maçon, gâchage, chaînage, crépissage.

Gaston Mouly était bâti à chaux et à sable. Cela se sentait au creux de la paume et à la façon dont il rendait immédiatement par le regard le plaisir que l’on pouvait avoir à rencontrer son œuvre.Les sculptures en ciment, aux tons savamment brûlés, qu’il réalisait parallèlement à des dessins aux crayons de couleur, portent haut le témoignage de cette heureuse nature qui ne craignait pas de se livrer tout à trac, exprimant ce qu’elle éprouvait, sans douter de rien. Il se peut que cette attitude paraisse simple et elle l’est en effet.

Gaston Mouly avait une grande maison blanche et une petite auto verte. Il vivait dans un village qui a l’air d’un village de poupées blotti sur un tertre. Des footballeurs, un homme qui monte à l’arbre, les musiciens qui, l’été, donnent des concerts dans sa région de Cahors sont des choses que Mouly représentait comme on respire.

Il sculptait des rondes, des médaillons, des galettes décorées d’oiseaux épurés de leurs ailes. Il brossait des scènes rurales, où la capacité qu’il avait de se soucier comme d’une guigne des impératifs du dessin discipliné, engendrait des compositions d’une fantaisie toute personnelle, qui fait sourire et penser.

Sourire ne veut pas dire mépriser. Je parle de cette satisfaction candide que l’on éprouve à la rencontre d’un véritable univers poétique. Devant les reliefs de Mouly, on se sent un peu à la fête foraine. On a hâte de monter dans le manège. Tant par les sinuosités des lignes que par les camaïeux de bruns tièdes, dûs à des sables naturels dont le sculpteur mariait les couleurs en virtuose, ces pièces, chantournées avec amour, presque comme on caresse, évoquent d’ailleurs ces pâtisseries artisanales, ces pains d’épices ornementés que notre monde industriel raréfie implacablement.

Quant à penser, libre à nous. Libre à nous de voir dans un grand médaillon ovale, d’où émerge par morceaux les rotondités d’un petit corps de femme, une discrète allégorie de la création qui s’extirpe de la matière. Pour Gaston Mouly, c’était une nageuse qui fait la planche. Et c’est très bien ainsi.

Pourtant, alors même qu’elle enseigne à ne pas chercher midi sur l’horloge de l’art quand il est quatorze heures, à nous contenter de la célébration spontanée des instants ordinaires de la vie, dégustés sans chichis, l’œuvre de Mouly abonde de significations qu’il n’a pas prévu d’y mettre. C’est pourquoi, l’on pourrait dire que, dans son cas, l’homme était naïf (au sens noble que Jakovsky donnait à ce terme) alors que son travail, lui, ne l’est pas. Que l’on regarde par exemple ce dessin où il a représenté des gamins à la piscine. Les distorsions créatrices qu’il a fait subir à la réalité sont trop patentes pour qu’il soit besoin d’insister sur ce point.

Le monde, pour Mouly, n’est pas compliqué. L’art non plus. Il suffit de s’y mettre, comme le lui suggéraient Zadkine et Bissière, qui étaient ses clients et à qui il faisait part de ses ambitions artistiques. Même s’il faut, comme lui, attendre cinquante ans pour réaliser son désir de jeunesse et devenir sculpteur. Si on le questionnait sur les difficultés qu’il rencontrait dans l’exécution de ses sujets, il ne comprenait pas. Quand il avait une idée, il la concrétisait, sans recours à de douloureux débats intérieurs. Sa maîtrise du ciment faisait le reste : “J’en fais ce que je veux”, disait-il avec orgueil.

Gaston Mouly, en entrepreneur habitué à la réussite, menait chacune de ses œuvres comme il menait naguère un chantier. Ce qui explique en partie sa tranquille désinvolture face au public, son blindage contre l’intimidation : “Je m’intéresse à ceusses que ça intéresse et je ne m’intéresse pas à ceusses qui ne s’intéressent pas !”

Par chance, Mouly circulait comme chez lui dans son inconscient et celui-ci ne se privait guère de mêler au ciment son grain de sel. En témoignent notamment les longs ongles sanglants dont il gratifiait les personnages de ses dessins, ce qui leur donne je ne sais quel cachet de cruauté puérile, proche du charme ambigu du fameux Struwwelpeter.

Gaston Mouly rentre chez lui, monte un escalier, ouvre une porte : c’est celle de son enfance. Il est resté si longtemps à réchauffer son rêve primordial que ce geste, interdit à d’autres, ne lui coûte rien.

 

Article paru dans la revue « Raw Vision » du 6 Septembre au 29 Novembre  1997 sous le titre :  « Gaston Mouly : La France rurale perd l’un de ses plus grands artistes autodidactes ».

Jean-Louis Lanoux est libraire, critique d’art, chroniqueur et auteur de textes sur les créateurs de l’art brut. Il est co-animateur du blog animula vagula (2005-2015) qui permit notamment la découverte de Giovanni Bosco en 2008.

Se consacre aujourd’hui à l’Internationale intersticielle : http://linternationaleintersticielle.hautetfort.com/